12 nov 2010

Faire du durable, c’est parfois faire de l’éphémère !

12 novembre 2010 – Lors d’une conférence aujourd’hui au Muséum d’Orléans organisée par la Société des Amis de la Forêt d’Orléans Bernard Chevassus-au-Louis, ancien président du Muséum d’Histoire Naturelle de Paris, expliquait trois caractéristiques fondamentales de la biodiversité : son immensité, sa complexité et sa dynamique.

L’immensité de la biodiversité doit nous rendre humbles : nous n’en appréhendons le plus souvent qu’une infime partie. Que ce soit dans le désert, dans la forêt tropicale, la forêt tempérée, les plaines, les montagnes, les océans, ou les rivières, l’essentiel de la diversité s’est exprimé dans les micro-organismes et non dans les grands animaux que nous pouvons percevoir. Nous ne voyons habituellement que la face émergé de l’iceberg.

La complexité du vivant doit nous garder de jouer les apprentis sociers. La diversité des espèces, au sein d’une espèce, au sein d’une population ou au cours de son cycle de vie, ansi que leurs relations avec l’environnement explique l’émergence de la notion d’écosystème. La complexité s’exprime aussi dans l’adaptation et la coevolution de plusieurs espèces : arbres et bactéries du sol, animaux et flores intestinale, ruminants et bactéries du rumen …

C’est pour cela qu’il est parfois malaisé voire dangereux de jouer aux apprentis sorciers avec le vivant. En matière de paysages et de milieux de vie, la biodiversité se concentre dans les zones de transition, dans les discontinuités entre prairie et forêt, à la lisière et sur les chemins : maintenir ou rétablir les continuités écologiques, comme le prévoit la Loi Grenelle 2, n’implique donc pas d’avoir des paysages uniformes de forêt ou de pelouse par exemple, mais bien un enchevêtrement de végétations, de terres agricoles et d’espaces minéraux parfois difficile à imaginer, et à réaliser.

Enfin, il faut prendre en compte la stabilité et la dynamique du vivant, sans pour autant oublier les limites des perturbations qu’il peut subir. La vie est une sorte de miracle permanent : la permanence de la vie sur la terre est liée au renouvellement d’êtres vivants dont la durée de vie est en général inférieure à une année. Les perturbations accidentelles ne sont pas toujours négatives : crues, incendies, tempêtes sont souvent des facteurs qui permettent à des strates herbacées de réapparaître. Néanmoins, le niveau général de perturbation imposé aujourd’hui par les activités humaines provoque une des plus grandes vagues d’extinction des espèces.

En plus de cette stabilité relative, la biodiversité est dynamique : par exemple, depuis la fin de la dernière glaciation (- 12 000 ans), le chêne a progressé depuis les parties les plus méridionales de l’Europe  jusqu’aux pays nordiques, avec un déplacement moyen supérieur à 10 km par siècle soit 100 m par an. Aujourd’hui, l’espace est structuré de manière beaucoup moins favorable à ces évolutions. Et les migrations sont moins souvent le fait d’adaptations spontanées d’espèces que de transplantations. Les trames vertes ne sont pas les futures autoroutes des migrations écologiques. Il faut d’abord essayer de maintenir la biodiversité là où elle est. Elle s’adaptera, mais les migrations ne sont pas sans danger, et ce sont surtout les espèces de grande taille que l’on voit se déplacer.

Ce n’est peut-être pas l’argument le plus noble utilisé par ses défenseurs, mais la biodiversité a une véritable utilité économique, aujourd’hui reconnue au niveau international, notamment lors de la conférence de Nagoya fin octobre 2010. En Australie après l’introduction des bovins est apparu le problème de la permanence des bouses, due à l’absence de bousiers : l’introduction de bousiers a un coût mais l’élimination des bouses en absence de bousiers est encore plus couteuse (200 fois plus). Aux Etats-Unis, des études ont montré que les insectes assurent la pollinisation d’un tiers de plantes à fleurs : l’absence de pollinisateurs couterait quelque 15 milliards de dollars de « manque à gagner » par an (soit 6% de la valeur de l’agriculture américaine). En Europe, les forêts tempérées rapportent quelque  1000 euros par hectares et par an à la société si l’on considère l’ensemble des services rendus : la vente du bois compte pour un dixième de cette somme seulement, le reste étant représenté par la fixation de gaz carbonique, le stockage du carbone, l’effet de la forêt sur la qualité de l’eau, l’impact de la forêt sur le tourisme, les apports de la chasse, de la collecte des champignons…

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Néanmoins, mettre un prix sur la biodiversité ne doit pas nous conduire à estimer qu’il suffit, si l’on veut détruire une partie de cette biodiversité, d’en payer le prix. Donner une valeur à la biodiversité doit au contraire servir à la proteger en valorisant et en rémunérant les actions qui y concourrent. De même qu’il existe des mécanismes de compensation des émissions de dyoxide de carbone qui ne doivent pas nous faire oublier que la priorité reste de diminuer ces émissions, il existe depuis trente ans des mécanismes de compensation biodiversité (http://www.cdc-biodiversite.fr/content/nos-solutions#OperaCompen) à nous de les utiliser à bon escient pour neutraliser la perte de biodiversité résiduelle d’un projet.

La connaissance étant limitée, les actions doivent être entreprises de manière démocratique : quitte à se tromper, autant l’assumer collectivement. Cela renvoie selon moi à un des principes importants en matière de développement durable qu’est la réversibilité des décisions prises, compte tenu de l’incertitude qui pèse sur leurs effets. Par exemple, sur l’île Beaulieu à Nantes, des parkings en silo facilement démontables ont été installés, au cas où les progrès du report modal vers les modalités douces et les transports en communs permettraient à moyen terme de diminuer les places de stationnement. A l’inverse, l’artificialisation et/ou l’imperméabilisation d’un sol est souvent une décision irréversible, dont il faut donc mesurer dès l’origine les avantages (en matière de densité de peuplement ou de création d’activité par exemple) et les inconvénients. Un jeune doctorant à l’INSA de Lyon, Thomas Buhler, était venu donner une conférence en mars 2010 à l’Institut National des Etudes Territoriales (INET) et avait eu ce mot que je trouve parfaitement conclusif de cette autre conférence (il parlait lui des écoquartiers et non de la biodivesité) : « faire du durable, c’est parfois faire de l’éphémère ».

Approche économique de la biodiversité et des services liés aux écosystèmes : télécharger le rapport

© Danielle Bonardelle – Fotolia.com

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